Les premiers chrétiens

LES CONDITIONS DE DIFFUSION DU CHRISTIANISME DANS L'EMPIRE ROMAIN

(Conférence du 3 juillet 1997)

La langue usuelle et la vision commune sont inévitablement influencées, dans une certaine mesure, par une perspective chrétienne : les chrétiens parlent " d'Ancien Testament "; pour les Juifs, l'alliance de Dieu avec le peuple juif n'est pas périmée.

Le contexte de l'apparition du christianisme dans le monde romain est, plus largement, celui de la diffusion des " religions " dites " orientales " ou " religions " à mystères (c'est à dire à rituel initiatique) : Mithra (Perse), la Grande Mère Cybèle (Asie Mineure), Isis (Egypte), la Déesse Syrienne (Atargatis), etc...Ces cultes à mystères sont des cultes de salut, c'est à dire que les fidèles, par des rites d'initiation, y recherchent le réconfort, la promesse de guérison, ou de richesse. Salut donc très matériel. Le judaïsme et le christianisme se diffusent dans les mêmes conditions que ces autres cultes. Au III°ème siècle, sous l'influence du néoplatonisme, ces cultes se spiritualisent (peut-être l'influence du Christianisme n'est-elle pas étrangère à cette évolution). Autrement dit, s'il y a bien originalité de la conception des premiers chrétiens par rapport à cet environnement, elle doit être évaluée de façon très nuancée.

La force d'attrait du christianisme était-elle fondamentalement différente de celles des mystères de Mithra ou du culte d'Isis ? Pas forcément, et même, dans la plupart des cas probablement pas. Il ne fait aucun doute que pour certains, devenir fidèle du Christ ne s'accompagnait d'aucun exclusivisme. Les pères de l'Eglise sont obligés de pourfendre les chrétiens qui continuent à fréquenter les temples.

Quels sont les vecteurs de diffusion du christianisme ? Exactement les mêmes que ceux des autres cultes orientaux : avant tout les marchands des provinces orientales. Le cas des martyrs de Lyon en 177 (dont Blandine) est exemplaire : Lyon est un grand centre portuaire et commercial, siège de nombreuses colonies d'Orientaux. L'autre vecteur, les légions, a peut-être moins joué pour le christianisme.

En Asie Mineure, le Christianisme connaît une diffusion précoce, et précocement importante dans les milieux ruraux. Deux facteurs ont pu intervenir : d'une part, le substrat religieux indigène, volontiers ascétique, créait un terrain favorable ; d'autre part, les structures encore très fortes de la communauté villageoise expliqueraient l'adhésion collective de nombreuses communautés. Cela s'ajoute à la très forte présence de communautés juives elles aussi rurales.

La notion de " persécutions " est à nuancer : Durant les deux premiers siècles de l'Empire, ce serait un contresens de parler de persécution religieuse. Les chrétiens sont poursuivis (quand ils le sont, ce qui est loin d'être systématique) pour des crimes de droit commun. La lettre de Pline en 111/112 illustre le mécanisme concret de condamnation, le motif d'obstinatio, l'entêtement, l'insubordination. En l'occurence, le refus d'obtempérer à l'ordre de sacrifier est la cause de l 'exécution. Rien d'une persécution religieuse en soi.

Il faut aussi minimiser la vision d'une hostilité généralisée. Aux invectives de Tacite répond l'attitude placide de Pline. L'hostilité populaire, dans un univers où la dimension religieuse est étroitement liée à la vie municipale, tient au fait que les chrétiens semblent refuser de se mêler à la vie publique et se tenir à l'écart des autres. D'où un quiproquo fondamental : ce qui pour les chrétiens est refus d'un culte païen est, pour leurs concitoyens, misanthropie généralisée.(A l'époque hellénistique, les Juifs avaient fait l'objet de semblables accusations d'amixia, de refus de se mêler aux autres).

Lors de la " persécution " du III°ème siècle, sous l'empereur Dèce, les facteurs politiques sont encore importants : en période de crise militaire grave, le refus des chrétiens de participer au sacrifice général aux dieux " pour le salut et la conservation " de l'empereur, exigé de tous les citoyens, apparaît comme un refus de prouver son loyalisme politique. Sous Dioclétien, le vaste mouvement de répression peut avoir un fondement plus directement religieux -ou plus politico-religieux, parallèlement à la promotion du culte solaire comme religion nationale (par Aurélien en 274), à la sacralisation du pouvoir politique (théologie jovienne).

La conversion de Constantin bouleverse les conditions de diffusion du christianisme. Est-elle seulement le produit d'une conviction intime ? Ne faudrait-il pas songer à des considérations politico-religieuses ? L'adaptation de la pensée politique stoïcienne par le christianisme convenait parfaitement à un pouvoir impérial fort, l'empereur y étant le représentant de Dieu sur terre, et jouissant lui-même d'un certain degré de sacralisation. Sur le plan strictement religieux, le néo-platonisme et le culte solaire (Sol Invictus) prouvent l'évolution de la sensibilité religieuse du monde romain vers une plus grande spiritualisation, vers une véritable forme de monothéisme (ou d'hénothéisme).

Pour expliquer la conversion des basses couches sociales, il faut tenir compte de plusieurs facteurs d'ordre socio-économique : les institutions ecclésiastiques remplacent les associations de petites gens (collegia tenuiorum) et s'occupent des pauvres tant chrétiens que païens. Dans les campagnes, l'oeuvre des missionnaires bien connue par les Vies de Saints fut sans doute déterminante : les " miracles " peuvent s'inscrire dans une mentalité religieuse polythéiste. On s'en remet à la divinité la plus efficace.

La conversion peut enfin s'appuyer sur l'autorité politique et sociale des grands propriétaires : quand l'un d'eux se convertit, l'évêque l'encourage à convertir les paysans qui dépendent de son autorité. L'Afrique du Nord, une région des " grands domaines " fonciers, a aussi connu une large diffusion du christianisme.

Le succès du christianisme ne se résume donc pas seulement à l'évolution de la sensibilité religieuse, mais il a aussi son origine dans des facteurs socio-économiques et politiques (c'est à dire des aspects socio-religieux et politico-religieux).

Sylvie HONIGMAN, Université de Caen. Une bibliographie complète a été distribuée le 3 juillet. à lire, F Boespflug, F Dunand, JP Willaime Pour une mémoire des religions, La découverte, Paris 1996



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