Paris antique

Paris antique

Par Paul-Marie Duval
Professeur au Collège de France
Membre de l'Institut

tiré de Les dossiers de l'archéologie, juillet 1974


« Paris antique » : c'est un peu plus que n'en connaît le touriste et souvent même que n'en sait le plus authentique Parisien. L'archéologie, dans le cas d'une capitale autre qu'Athènes ou Rome, a deux aspects bien distincts. Le plus immédiatement perceptible, c'est le prestige des monuments encore debout : dans une grande ville européenne, il s'agit surtout des édifices médiévaux ou postérieurs. L'autre, qu'il faut découvrir, c'est l'attrait des fouilles passées ou présentes, soit devenues invisibles, soit encore à ciel ouvert ou protégées, et accessibles ou explicables surtout par les publications, que complètent les monuments et les objets qui s'offrent dans les musées à l'observation directe du spécialiste ou du curieux : c'est le cas de la plupart de nos villes remontant à l'Antiquité.
Paris possède quelques belles ruines gallo-romaines, des vestiges de cette époque visitables en sous-sol, et d'importantes collections d'objets qui ne sont pas encore toutes présentées au public. Ce sont les restes de Lutèce, dont nous connaissons aussi en partie l'histoire par des textes grecs et latins.
Il y a donc une archéologie parisienne bien antérieure à celle des églises et des palais : ses résultats sont le fruit de longs efforts, dont une exposition récente, qui a connu un vif succès, a retracé l'histoire et révélé la fécondité. Organisée en 1973 à l'Hôtel de Ville sous les auspices de la Commission municipale du Vieux Paris, elle a montré comment, surtout depuis le milieu du siècle dernier et notamment depuis la dernière guerre, de patientes observations, des explorations méthodiques et des publications détaillées ont permis de rassembler assez de documents pour qu'on puisse aujourd'hui connaître de Lutèce autre chose que la bataille qu'y livrèrent les légions de César, l'activité des bateliers de la Seine, la ville fondée sur la rive gauche par les Romains et les séjours de l'empereur Julien dans la petite cité insulaire qu'il a tant aimée.
Il y a en effet trois phases principales dans l'histoire de Lutèce : celle de l'île gauloise, celle de la double ville gallo-romaine, celle de la place forte insulaire du Bas-Empire.
Lutetia a dû être fondée vers le milieu du IIIe siècle av. J.-C. ou peu après, par une peuplade celtique, les Parisii, venus d'outre-Rhin comme tous les Celtes.
Une partie de ces « Parisiens » se dirigeait à la même époque, en traversant la Manche, vers la région d'York où ils fondèrent Petuaria : les mêmes tombes à char, de la deuxième moitié du IIIe siècle av. J.-C., ont été découvertes dans les deux régions. A Lutèce même, une sépulture de cette époque a été découverte au Luxembourg.
Aurei de l'Empereur Julien II - Avers (1) Aurei de l'Empereur Julien II - Revers (1) Aurei de l'Empereur Julien II - Avers (2) Aurei de l'Empereur Julien II - Revers (2)
1. Monnaies (aurei) de l'empereur Julien II (dit le Philosophe ou l'Apostat), proclamé Auguste par ses troupes à Paris en 360.
1 Avers : FL. CL. IVLIANUS PP. AVG buste barbu diadémé avec le paludamentum de la cuirasse.
1 Revers : VIRTVS EXERCITVS ROMANORVM avec marque SIRM (l'empereur casqué et en habit militaire, marchant à droite et se retournant ; il traîne par les cheveux un captif à genoux et tient un trophée).
1 bis. Avers et revers : celle-ci diffère essentiellement par la marque ANTB (sans doute atelier monétaire d'Antioche). Musée Carnavalet (cl. Laffay).

L'île de la Seine était un type particulier d'oppidum celtique, défendu par les bras du fleuve, admirablement situé à l'endroit d'un passage facile de cette voie maîtresse par où l'étain britannique gagnait le Midi de la Gaule et la Méditerranée.
Ce fut la fortune de cette petite cité, favorisée encore dans ses échanges par les deux confluents que formaient avec son fleuve la Marne en amont, l'Oise en aval, gardiens d'un carrefour commercial et stratégique de premier ordre, forts d'une flottille de bateliers qui ne cessera de prospérer par la suite, les Parisii ont frappé, au début du Ier siècle av. J.-C., une série de monnaies remarquables par leur beauté artistique leur poids, la stabilité des émissions successives, qui sont notre seule source matérielle à leur sujet : de la ville gauloise en effet, incendiée par ses propres défenseurs en -52, nous ne savons pratiquement rien - sauf que, dès son origine, Paris est un don évident de la Seine.
Après la bataille racontée par César, il restait assez d'hommes aux Parisii pour qu'ils puissent envoyer un contingent au secours d'Alésia. Ils ont donc pu reconstruire rapidement leur chef-lieu; toutefois, la Gaule devenant romaine ce fut avec les techniques méditerranéennes que les villes détruites furent rebâties : au bois, au torchis, au chaume, succédèrent la pierre de taille, la maçonnerie, la tuile. Les frontières de ce vaste pays étant sévèrement gardées, les villes de l'intérieur ne reçurent pas de remparts : l'île reconstruite, une ville ouverte, entièrement neuve, fut créée sur la rive gauche. Plantée sur le plateau, à hauteur de la rue Soufflot, elle se développa en descendant vers la Seine, De part et d'autre de la voie maîtresse, le cardo, qui deviendra plus tard la rue Saint-Jacques, prolongée sur la rive droite par la rue Saint-Martin. Des rues à angle droit ou de grandes diagonales, un vaste forum dominant les deux villes (rue Soufflot) et probablement un autre dans l'île, deux grands établissements de thermes (au Musée de Cluny et sous le Collège de France), un théâtre de dimensions modestes (rue Racine) mais un amphithéâtre à scène presque aussi grand que les arènes de Nîmes et pouvant servir pour des spectacles dramatiques aussi bien que pour la gladiature (rue Monge), un aqueduc allant chercher à 16 kilomètres l'eau pure des sources de Rungis, des temples dont nous ne connaissons que deux, celui du forum et celui, extra-urbain, de Montmartre, un grand monument public enfin dont un mur puissant fut découvert en 1971 sous le parvis Notre-Dame : tels sont les éléments majeurs de cette ville double qui par ses deux foyers est un cas rare dans l'urbanisme antique. Rien de plus romain toutefois que le site choisi pour la ville neuve, un versant de colline regardant un fleuve et rafraîchi par le vent du nord, et que les monuments publics eux-mêmes, dont les somptueux débris conservés au Musée Carnavalet nous garantissent la splendeur.
C'est que les Parisii continuèrent d'être une cité prospère : le trafic de la Seine, organisé par leurs « nautes », n'a pu que se développer pendant la paix romaine, puisque dès le règne de Tibère (14-37) cette corporation puissante dédiait à Jupiter un pilier dont les blocs nous offrent les plus anciennes sculptures datées avec précision qui aient été trouvées en France, images de dieux typiquement gaulois et des plus grandes divinités romaines. Si l'on en croit les seuls vestiges constatés, la ville occupa bientôt sur la colline une quarantaine d'hectares et la nécropole sud (rue Pierre-Nicole) a livré des pierres sculptées qui évoquent la vie quotidienne d'une population active et productrice. Près de trois cents ans s'écoulèrent ainsi, depuis la fin de la guerre des Gaules jusqu'au milieu du IIIe siècle.
Lutèce, toutefois, fut parmi les premières villes gauloises à souffrir des invasions germaniques et, sans qu'on puisse dater exactement sa deuxième construction, il apparaît qu'avant le début du IVe siècle, la rive gauche était ruinée et l'île, sans doute mieux défendue par les eaux, solidement fortifiée. Du moins retrouve-t-on dans les fondations de l'enceinte qui entoure ses neuf hectares de nombreux blocs des monuments détruits du Haut-Empire et des pierres funéraires arrachées à la nécropole des temps païens.
De grands changements se font alors la Gaule se hérisse de forteresses, qui cuirassent le coeur des villes détruites ; l'expansion urbaine est arrêtée presque partout, c'est la récession ; beaucoup de villes changent de nom : les chefs-lieux, sauf dans le Midi, prennent le nom de la tribu gauloise qu'ils représentent et Lutetia devient Parisii comme Caesaromagus, Bellovaci (Beauvais) ou Samarobriva, Ambiani (Amiens) ; le christianisme s'implante aux abords de ces villes et y pénètre bientôt : dès 250, Paris a ses martyrs, Denis, Rustique et Eleuthère ; saint Martin y fera un miracle. La vie se recueille, dans ces antres fortifiés. Toutefois, les historiens révisent aujourd'hui l'opinion longtemps admise, suivant laquelle la population des belles villes détruites se serait alors concentrée à l'abri d'enceintes parfois exiguës, qui n'auraient plus protégé de constructions nouvelles importantes. D'une part, on constate que la vie a continué dans les ruines des quartiers ruinés : de pauvres restes d'habitations du Bas-Empire ont été découverts au Luxembourg et le grand forum de la rue Soufflot parait avoir été fortifié à basse époque. D'autre part, l'édifice public dégagé sous le parvis Notre-Dame atteste qu'à la fin du IIIe ou au début du IVe siècle, on élevait encore des monuments grandioses au coeur même des nouvelles forteresses. Enfin, l'importance de la nécropole du Bas-Empire, champ des morts chrétiens qui ne cessa de s'étendre à l'ancienne sortie sud-est de la ville détruite de la rive gauche (faubourg Saint-Marcel), plaide pour la survivance d'une population à peine moins dense que celle des temps païens. Il est probable qu'entre les invasions, on réoccupait les parties les moins inhabitables de l'ancienne ville ouverte. Ce Paris antique n'a pas été sans influence sur l'urbanisme de la capitale. C'est autour de ses deux villes que celle-ci s'est développée et agrandie peu à peu, en auréoles successives.
L'artère romaine maîtresse est devenue la grande voie médiévale du pèlerinage de Saint-Jacques. Le tracé même du Quartier Latin doit une partie de son quadrillage au réseau régulier des rues antiques. Les ruines gallo-romaines de Lutèce font partie du décor de Paris : les thermes de Cluny, les arènes de la rue Monge et, dans une galerie souterraine nouvellement aménagée, les restes de l'enceinte et le puissant mur de l'édifice énigmatique de la Cité.

Lutece gallo-romaine (source La Documentation Par l'Image, 1953).jpg
Lutece gallo-romaine (source La Documentation Par l'Image, 1953).jpg

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

F.-G. de Pachtere, Paris à l'époque gallo-romaine (Collection de l'Histoire Générale de Paris, 1912).
C. Jullian, I-e Paris des Romains (Hachette, 1924).
P.-M. Duval, Paris antique, des origines au IIIe siècle (Hermann, 1961).
Résumé du Paris antique (Hermann, 1972). Les inscriptions antiques de Paris (Collection de l'Histoire Générale de Paris, 1961).
Paris, croissance d'une capitale (Hachette, 1961) : chapitres de R. Dion, P.-M. Duval, M. Fleury.
Marie Durand-Lefebvre, Marques de potiers gallo-romaines trouvées à Paris (Collection de l'Histoire Générale de Paris, 1963).
l.-B. Colbert de Beaulieu, Les monnaies gauloises des Parisii (id., 1970).
M. Roblin, Le terroir de Paris aux époques gallo-romaine et franque (2° édition, Picard, 1971).
L'archéologie à Paris. Découvertes anciennes, fouilles actuelles, brochure-guide de l'exposition de 1973 à l'Hôtel de Ville. 2e édition, 1974.


Paul-Marie Duval



Au sujet de Paris, on peut voir aussi L'article sur le Paris au Bas-Empire et au Haut Moyen Age


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